jeudi 30 avril 2015

Moustapha Gaye, l’étudiant-clochard

Loger au campus est une entreprise très difficile pour les étudiants de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar. Avec plus de 85000 étudiants, l’université arrive mal à résorber le déficit des chambres par rapport aux étudiants. Si d’aucuns sont prêts à faire des pieds et des mains pour avoir un toit où dormir, d’autres préfèrent se résigner à dormir dans les couloirs des pavillons. Moustapha Gaye fait partie de ce lot.

Il faut être à l’Université au petit matin pour assister à un spectacle captivant. Debout, le regard hagard du fait d’un sommeil inachevé, le matelas entre les mains, Moustapha toque timidement sur la porte qui lui fait face. Il a dormi dans ce couloir du pavillon B. Les rayons de soleil apparaissant à l’aube ont, à force de le caresser, marqué son visage fatigué. Moustapha Gaye semble avoir vécu le double de son âge. Cet étudiant en licence 2 Anglais à la Faculté des lettres et sciences humaines de l’Ucad  n’a pas bénéficié de chambre lors des codifications ayant lieu chaque année. « Je ne sais pas trop comment se passe l’attribution des chambres » dit-il. Tapha est de ces personnes qui ne sont pas nées avec une cuillère en or dans la bouche. Ayant perdu son père il y’a deux ans, il a été très vite mis devant ses responsabilités d’ainé d’une famille pauvre, qui arrive difficilement à joindre les deux bouts. Ajoutez à cela des années difficiles à l’Université, ponctuées par deux redoublements en première et en deuxième année et vous obtenez un cocktail explosif. Pyjama mal boutonné et tignasse non coiffée, Tapha s’assoit sur un des lits de la chambre 27. « C’est ici que je passe la journée et c’est ici aussi que je garde mes bagages ». La chambre est trop exigüe et neuf personnes y passent la nuit. Moustapha préfère ne pas les gêner. En plus il n’a pas à partager un matelas avec un autre camarade. En effet, ceux qui dorment dans les chambres dorment à deux sur le même matelas. « Il avait pourtant sa place ici », lance Ameth, un des résidents de cette chambre et ami de Tapha. La vie au campus n’est pas chose aisée.  Les étudiants sont de loin plus nombreux que les chambres à pourvoir. Chaque année, c’est la croix et bannière pour faire partie de ceux qui doivent codifier. En générale, les chambres sont données aux meilleurs étudiants, qui se chargent d’héberger leurs camarades. Les plus chanceux n’auront même pas à courir derrière les logements du campus. En effet, certains, des contrées lointaines, réunis en association, bénéficient d’aide de la part de leurs élus locaux. Des chambres et appartements leur sont loués aux alentours de l’université, à charge pour la mairie de s’acquitter du loyer. Moustapha, lui, fait partie de ces malchanceux qui n’ont pas pu bénéficier de chambre. « J’ai toujours eu des problèmes de logement ici. L’année dernière, je logeais dans une chambre avec dix autres camarades. Cette situation était invivableCela m’a causé la perte de deux années », se défend-il. « Je n’arrivais pas à me concentrer et le rythme en classe était intenable. J’ai repris la première et la deuxième ».
Mais le natif de Yeumbeul affiche sa témérité. Il a une revanche à prendre sur le destin. Il est le seul, d’une famille de cinq enfants à être arrivé à ce stade. En plus, s’il éprouve des difficultés à trouver où dormir, sa famille à Yeumbeul, elle vit chaque année sous le spectre des inondations. Beaucoup de personnes comptent sur lui. Tout ce stress et ce poids qui lui pèse sur la tête à son âge, Tapha les cache derrière une joie de vivre sans commune mesure. Pour lui, ce n’est pas la fin du monde. C’est juste un passage. Autour de ses amis, il passe son temps à raconter des blagues. Avec lui, c’est le rire à plein temps. Son autre passe-temps favori est la lecture. D’ailleurs, dès le réveil, il attaque ses ouvrages, en guise de petit-déjeuner. La lecture est la seule chose qui peut capter toute son attention. A certains moments, son esprit semble être ailleurs. Pour ses amis, c’est un grand rêveur, et il est distrait.
 Après une bonne douche, Moustapha s’affale sur l’un des lits de la chambre. L’on croirait voir un autre homme. Cette personne n’a rien à voir avec celui, farfelu, qui dort dans les couloirs. Chemise et pantalon super 100 bien repassés, chaussures bien cirées, lunettes de soleil sur la tête, le jeune homme, dans sa très belle mise semble revivre. « Il faut s’habiller comme un étudiant », lance-t-il, en éclatant de rire. Un rire qui cache mal des années de souffrance que Moustapha espère balayer par l’obtention, dans deux ans de son diplôme.


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