Loger au campus est une
entreprise très difficile pour les étudiants de l’Université Cheikh Anta Diop
de Dakar. Avec plus de 85000 étudiants, l’université arrive mal à résorber le
déficit des chambres par rapport aux étudiants. Si d’aucuns sont prêts à faire
des pieds et des mains pour avoir un toit où dormir, d’autres préfèrent se
résigner à dormir dans les couloirs des pavillons. Moustapha Gaye fait partie
de ce lot.
Il faut être à
l’Université au petit matin pour assister à un spectacle captivant. Debout, le
regard hagard du fait d’un sommeil inachevé, le matelas entre les mains,
Moustapha toque timidement sur la porte qui lui fait face. Il a dormi dans ce
couloir du pavillon B. Les rayons de soleil apparaissant à l’aube ont, à force
de le caresser, marqué son visage fatigué. Moustapha Gaye semble avoir vécu le
double de son âge. Cet étudiant en licence 2 Anglais à la Faculté des lettres
et sciences humaines de l’Ucad n’a pas
bénéficié de chambre lors des codifications ayant lieu chaque année. « Je ne sais pas trop comment se passe
l’attribution des chambres » dit-il. Tapha est de ces personnes qui ne
sont pas nées avec une cuillère en or dans la bouche. Ayant perdu son père il
y’a deux ans, il a été très vite mis devant ses responsabilités d’ainé d’une
famille pauvre, qui arrive difficilement à joindre les deux bouts. Ajoutez à
cela des années difficiles à l’Université, ponctuées par deux redoublements en
première et en deuxième année et vous obtenez un cocktail explosif. Pyjama mal
boutonné et tignasse non coiffée, Tapha s’assoit sur un des lits de la chambre
27. « C’est ici que je passe la
journée et c’est ici aussi que je garde mes bagages ». La chambre est
trop exigüe et neuf personnes y passent la nuit. Moustapha préfère ne pas les
gêner. En plus il n’a pas à partager un matelas avec un autre camarade. En
effet, ceux qui dorment dans les chambres dorment à deux sur le même matelas.
« Il avait pourtant sa place
ici », lance Ameth, un des résidents de cette chambre et ami de Tapha.
La vie au campus n’est pas chose aisée.
Les étudiants sont de loin plus nombreux que les chambres à pourvoir. Chaque
année, c’est la croix et bannière pour faire partie de ceux qui doivent
codifier. En générale, les chambres sont données aux meilleurs étudiants, qui
se chargent d’héberger leurs camarades. Les plus chanceux n’auront même pas à
courir derrière les logements du campus. En effet, certains, des contrées
lointaines, réunis en association, bénéficient d’aide de la part de leurs élus
locaux. Des chambres et appartements leur sont loués aux alentours de
l’université, à charge pour la mairie de s’acquitter du loyer. Moustapha, lui,
fait partie de ces malchanceux qui n’ont pas pu bénéficier de chambre. « J’ai toujours eu des problèmes de logement
ici. L’année dernière, je logeais dans une chambre avec dix autres camarades.
Cette situation était invivable. Cela
m’a causé la perte de deux années », se défend-il. « Je n’arrivais pas à me concentrer et le
rythme en classe était intenable. J’ai repris la première et la deuxième ».
Mais le natif de Yeumbeul
affiche sa témérité. Il a une revanche à prendre sur le destin. Il est le seul,
d’une famille de cinq enfants à être arrivé à ce stade. En plus, s’il éprouve
des difficultés à trouver où dormir, sa famille à Yeumbeul, elle vit chaque
année sous le spectre des inondations. Beaucoup de personnes comptent sur lui.
Tout ce stress et ce poids qui lui pèse sur la tête à son âge, Tapha les cache
derrière une joie de vivre sans commune mesure. Pour lui, ce n’est pas la fin
du monde. C’est juste un passage. Autour de ses amis, il passe son temps à
raconter des blagues. Avec lui, c’est le rire à plein temps. Son autre
passe-temps favori est la lecture. D’ailleurs, dès le réveil, il attaque ses
ouvrages, en guise de petit-déjeuner. La lecture est la seule chose qui peut
capter toute son attention. A certains moments, son esprit semble être
ailleurs. Pour ses amis, c’est un grand rêveur, et il est distrait.
Après une bonne douche, Moustapha s’affale sur
l’un des lits de la chambre. L’on croirait voir un autre homme. Cette personne
n’a rien à voir avec celui, farfelu, qui dort dans les couloirs. Chemise et
pantalon super 100 bien repassés, chaussures bien cirées, lunettes de soleil
sur la tête, le jeune homme, dans sa très belle mise semble revivre. « Il faut s’habiller comme un étudiant »,
lance-t-il, en éclatant de rire. Un rire qui cache mal des années de souffrance
que Moustapha espère balayer par l’obtention, dans deux ans de son diplôme.

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